dimanche 24 mars 2013

Quand la victime devient coupable...

Depuis que je me suis fait agresser, j'ai entendu beaucoup de choses. Il y a eu des mots de réconfort, bien sûr, mais si je dois tenir les comptes, je crois qu'il y a eu encore plus de propos énervants, blessants, vexants, ou carrément insultants.

Ce qui est ressorti le plus souvent dans les discours ou les « conseils » que j'ai entendus, c'est que j'étais en quelque sorte coupable de ce qui m'est arrivé. Ou en tout cas, que j'avais ma part de responsabilité. Bien sûr, cela ne m'a en général pas été dit si directement, mais mettons tout de suite les choses au point :

Ils étaient à deux contre un, étaient armés d'un couteau et m'ont approchée par derrière. Il n'y a que deux coupables dans cette histoire, ce sont les deux hommes qui étaient sur cette moto. Je suis la victime.

Une rue de Port-Louis, un jour de pluie

La première personne a m'avoir fait un reproche, c'est un vieil homme qui marchait dans la rue, un peu plus bas, au moment où je me suis fait agresser. « Il fallait crier plus fort, j'aurais pu pousser la roue de la moto et ils seraient tombés. »

Vu la vitesse à laquelle ils se sont carapatés, je doute qu'il en eût été capable. Et je me demande bien où étaient les yeux de ce bien-pensant pour qu'il ne remarque rien de la scène qui se déroulait deux cents mètres devant lui.

On m'a redit par la suite que j'aurais dû crier plus fort, ou plus rapidement, ou plus longtemps. Quand on n'a rien à dire, on ferait parfois mieux de se taire. Certaines personnes hurlent en voyant une araignée, d'autres ne peuvent émettre un son quand elles ont très peur. On ne maîtrise pas ce genre de choses. Pas plus qu'on ne peut lutter à mains nue contre une lame de 15 centimètres.

Oiseau sur un arbre mort
« Mais tu lui as donné ton sac ? » La question a échappé à l'une de mes collègues. Quelques secondes, faites donc un petit jeu. Fermez les yeux, et imaginez. Vous êtes seul dans la rue, deux personnes vous entourent. A cinquante centimètres de vous, une longue lame est pointée vers vous. Vous auriez fait quoi, vous ?

Il me faut toutefois encore rectifier quelque chose. Je n'ai rien donné, on a pris tout ce qui a disparu. Mon sac, mon appareil photo, ainsi qu'une bonne part de ma confiance en moi.

La remarque la plus humiliante qu'on m'ait faite a été prononcée par un vieil homme, le gardien d'une salle de fêtes, qui se trouve non loin de là où le vol s'est produit. Je lui demandais s'il était possible de jeter un œil sur les vidéos de ses caméras de surveillance, sur lesquelles ont apercevait peut-être un petit bout de la route, et donc la photo de mes agresseurs. Après m'avoir répondu, sans même vérifier, qu'elles ne filmaient que le terrain de football, il m'a demandé « innocemment » :

« Mais où alliez-vous donc avec votre sac ? »

Cette remarque m'a tellement blessée et mise en rage que je bous encore à chaque fois que j'y repense, plus d'une semaine plus tard. Où est-ce que j'allais avec mon sac ? Où est-ce que j'allais ?!

Justement, je rentrais chez moi. Je n'étais pas « au mauvais endroit », je ne m'étais pas mise en danger de manière inconsciente. J'étais exactement là où je devais être, au moment où je devais y être. A cent cinquante mètres de chez moi, après une journée de travail. Dans une rue où tout le monde me connaît, où je passe tous les jours, pour aller acheter du pain ou me rendre au travail. C'est peut-être ça le plus terrible, c'est sans doute ça qui m'effraie le plus. Il ne me suffira pas d'être prudente « dans les endroits inconnus », je devrai vivre avec la peur d'être attaquée encore une fois à deux pas de mon appartement, à deux pas de cet endroit si rassurant.

C'est bien cela le pire que ces deux hommes m'ont fait : me faire perdre ce sentiment de sécurité que j'avais dans cette rue sans histoires.

La Mare-aux-Vacoas sous un ciel nuageux

On m'a également donné tout un tas de conseils après que c'est arrivé, pour la plupart peu utiles, voire très mauvais. « Ne vous baladez pas toute seule une fois la nuit tombée », « N'allez pas toute seule dans les endroits inconnus », « Changez tous les jours de chemin, qu'on ne puisse pas vous attendre », « Préférez les rues bien fréquentées ». Ceux-là ne sont pas mauvais en soi, mais le jour où c'est arrivé, il faisait encore clair, j'étais dans une rue pas tout à fait déserte ; et vous voulez bien m'expliquer comment je fais pour éviter les cent derniers mètres pour rentrer chez moi ? On m'a même indiqué de quel côté de cette rue je devais marcher ; précisément le côté où je me trouvais quand je me suis fait attaquer.

Quand vous n'avez rien à dire, fermez-là. Franchement, y a des fois où ça vaudrait mieux.

On dirait bien que par ce texte, je suis en train de me justifier. De tenter de me déculpabiliser. C'est vrai, et c'est invraisemblable que je doive le faire. Dans quels monde vivons-nous, pour que je n'aie entendu presque aucune parole de haine ou de mépris contre ceux qui ont fait ça mais tant de propos culpabilisants envers moi ?

Cannes à sucre sous un ciel d'orage

A ceux qui m'ont réellement soutenue, merci, merci mille fois. On compte ceux-ci sur les doigts de la main, et encore, trop de doigts. Gaëlle, Maman, Maïeva, merci ! Je vous suis tellement reconnaissante de tout ce que vous avez fait pour moi, même si ce tout n'a été qu'un sms, un coup de téléphone où un e-mail, c'est exactement ceux dont j'avais besoin.

8 commentaires:

Sché a dit…

J'essaie de rattraper deux mois d'absence sur ton blog... Je suis triste et désolée pour toi, je t'envoie tout plein d'énergie positive et de courage pour faire face à tout ça.
Grosses bises,

Sché

Mam a dit…

Non tu n'es pas en train de te justifier mais juste d'exprimer ta colère et tu en as bien le droit !
Bien-sûr que tu es la victime et tu mérites avant tout soutien et compassion.
Il faudra sans doute un peu de temps pour retrouver confiance et sérénité mais ça reviendra.
Je t'embrasse fort ma douce ♥ ♥ ♥ et dans pas longtemps je te prends dans mes bras :o) !

Laf a dit…

Moooh, Jojo, c'est des tartes ambulantes ces gens. franchement. C'est pitoyable. J'aurais bien aimé les voir à ta place quoi... tssss tsss tssss.
T'es en aucun cas coupable... comme si tu avais fait exprès de te faire agresser... sont débiles ceux qui disent ça.
J'te fais un cocolong (= calin dans notre famille)
<3 <3 <3

Anne a dit…

Je suis si désolée pour toi!!! Ce ne sont pas de bons jours... Une agression, quelque en soit la gravité (et celle ci aurai pu très mal tourner) est traumatisante. Il te faudra du temps mais tu as raison d'être en colère: tu es la victime! Et tu n'as en rien cherché ce qui t'es arrivé! Bisous de soutien.

N a dit…

En Argentine et au Brésil, on conseille en cas d'agression de ne SURTOUT PAS résister quand un voleur demande ton sac... Ils sont fous les mauritiens!

Rassures-toi (ou plutôt lamentons-nous!) il y a ce genre de spécimens dans tous les pays du monde... (Tes photos grises sont très belles).

4 petits suisses dans un bol de riz a dit…

Je débarque ici via le blog de Maïeva qui, comme vous le savez, a consacré un billet à votre mésaventure. Toute ma sympathie! Dans d'autres circonstances, je vous aurais envié d'habiter une si joli endroit... Je reviendrai! ;)

Cara a dit…

Merci à tous pour vos messages et vos encouragements. Ça m'a fait du bien d'évacuer tout ça, je me sens déjà soulagée...
Il faudra encore un moment pour "oublier", mais je vais déjà mieux !

elpadawan a dit…

En effet, c'est incroyable que tu aies à te justifier du fait que tu est, dans cette histoire, la victime, et que tu n'as rien fait de particulier pour en devenir une... Bon courage, malgré la poisse qui semble te coller en ce moment...