lundi 4 novembre 2019

Tempête sous un crâne

Je suis sous la douche, le jet d'eau chaude sur mon corps, puis sur mon visage. Je monte la température au fur et à mesure que je m'habitue à la chaleur, jusqu'à-ce que ça devienne presque brûlant. Je n'arrive pas à empêcher les pensées qui tournent dans ma tête. J'ai 32 ans, j'ai pas de boulot, je traine un master depuis bientôt trois ans et demie. L'impression que je ne sais rien faire, que je ne suis bonne à rien - sauf peut-être à faire des mauvais choix, ça oui, je suis championne. La douche, et après, quoi ? Il faut que je travaille. Il faut que j'avance. Il faut que je lise des articles et que je décide de la marche à suivre pour la suite de mon mémoire. Il faut que... mais je ne vais pas y arriver. Parce que... parce que c'est une montagne qui se dresse devant moi. Et que je n'aurai pas la force de la franchir. Est-ce que je sais même gravir des montagnes ? Bien sûr, que tu sais... tu as des bonnes notes, de très bonnes notes, tu vas y arriver. Oui, mais... Il y a des jours où juste poser un pied devant l'autre paraît être une entreprise trop ambitieuse.

Le spleen n'est plus à la mode
C'est pas compliqué d'être heureux
Le spleen n'est plus à la mode
C'est pas compliqué,

chante Angèle en boucle dans ma tête. Impossible que j'arrive à me concentrer aujourd'hui. Je laisse l'eau brûlante couler sur mon visage, ça fait du bien. Impossible, trop de choses passent dans ma tête. Aujourd'hui c'est le premier jour. Où j'ai commencé à prendre des médicaments. Un antidépresseur. Je me sens bizarre, j'ai l'impression d'entrer dans un club select, ou une secte. La secte des gens en dépression qui se shootent aux médicaments. Non, c'est pas comme ça, c'est pas vrai. Ça va m'aider, je vais enfin aller mieux. Je vais enfin arrêter de voir tout en noir, les choses simples, cuisiner, mettre les enfants au lit, ne me demanderont plus un effort incommensurable. Ça va aller, ça va m'aider... et si ça ne marchait pas ? Et si ça n'avait pas d'effet sur moi ? J'angoisse. Ce n'est pas une pilule miracle, m'a-t-on dit. Et si ça marche, alors... ça veut dire que je devrai affronter mes peurs, les choses que je dois faire mais que je ne fais pas. Je n'aurai plus l' « excuse » du « je ne vais pas bien ». J'angoisse aussi. C'est pas une excuse, t'es con, tu vas pas bien c'est tout. C'est pour ça que t'y arrives pas. Même si les autres ne le voient pas...



Avec tout ce que vous me racontez, et vous dites que ça fait des années, je ne sais pas comment vous avez fait pour tenir. Vous êtes quelqu'un de fort, et vous gardez beaucoup de choses pour vous... Beaucoup de personnes auraient craqué bien avant.

m'a dit la psy(chiatre) qui m'a prescrit les médocs. Psychiatre, ce mot fait un peu peur.

Le spleen n'est plus à la mode
C'est pas compliqué d'être heureux
C'est simple : sois juste heureux, si tu l'voulais, tu le s'rais

J'ai rongé tous mes ongles, je continue à les ronger, au point que c'en est devenu sensible. Il ne suffit pas toujours de prendre la décision d'être heureuse - si tu savais combien de fois j'ai pris cette décision, pour redescendre dans les abimes quelques jours, semaines, quelques mois plus tard. Combien de fois aussi j'aurais aimé pouvoir prendre cette décision, mais que je n'en ai même pas eu la force, et que c'était plus simple, finalement étrangement plus attrayant de continuer à avoir mal, une boule dans le ventre, se cacher sous les couvertures, faire semblant. Oh, il y a eu des périodes où j'arrivais à croire ces petites phrases motivationnelles : you can totally do it, calligraphié au début de chaque mois dans mon bullet journal. Et puis les jours comme aujourd'hui où le simple fait de lire une de ces « jolies » citations fait mal, voir la photo d'une famille souriante fait mal, comme un petit coup de couteau ou une main qui compresse mes tripes.



Les médicaments, je les ai refusés une première fois en juin. Alors la psy m'a dit qu'il en existait aussi à base de plantes, pour se relaxer, pour mieux dormir. J'ai accepté, mais je ne les ai pas pris très régulièrement. Je ne voyais pas de changement, je n'y croyais pas trop, et je ne pensais pas en avoir besoin. Puis le temps a passé, les rendez-vous avec la psy(chologue, ce mot fait moins peur) se sont enchainés. Le mal-être est passé, puis revenu, s'est estompé, m'est retombé dessus. Alors, quand elle m'a reparlé des médicaments, tout en me rappelant comme j'y avais été opposée, j'ai dit d'une petite voix : je crois que finalement, je ne suis plus aussi contre...

Ça n'a pas été facile de me décider à écrire tout ça, surtout parce que certaines personnes que je connais dans la vraie vie lisent mon blog - ma maman, ma sœur parfois, ma marraine, quelques fois ma cousine, ma meilleure amie, d'autres personnes peut-être encore. Ça fait des mois que j'y pense. J'ai déjà fait quelques essais, en juin je vous disais que j'avais perdu le fil puis que j'avais la boule au ventre - certains ont compris, et je vous remercie d'ailleurs de vos commentaires auxquels je n'ai jamais eu la force de répondre. D'autres sont complètement passés à côté, mais c'est normal, on ne peut sans doute pas comprendre une allusion à ce genre de détresse quand on est fondamentalement heureux - je ne l'aurais pas compris il y a quelques années.



Ça fait des mois que je retourne les possibilités dans ma tête, que je me demande comment aborder toutes ces choses ici. Que je pèse le pour et le contre. Je ne veux pas inquiéter les personnes que j'aime. Et je ne voudrais pas trop non plus que des gens d'ici, des gens qui me connaissent de loin sachent tout ça sur moi. Surtout les gens mal intentionnés. Je ne sais pas s'ils sont là, s'ils existent. Tant pis, je ne peux pas continuer à parler uniquement de la pluie, de mon bujo, de mes souvenirs d'enfance ou de voyage. J'en parlerai encore, toutes ces choses sont là et sont vraies aussi. Quand j'ai parlé à mon mari de mon envie d'en raconter plus sur mon blog, il a surtout exprimé ses soucis par rapport à la famille mauricienne : bann-la pu koz to kozé... Eh bien je vais vous dire : j'ai pris la décision d'en parler, sans tout révéler non plus. Alors, kozé vouzot, kozé si zot kontan ! Mais peut-être que vous saurez aussi comprendre, je l'espère. Je ne sais même pas si vous lisez encore mon blog.




C'était un billet très embrouillé, au moins autant que dans ma tête. Je l'écris un vendredi. En pensant à jeudi. Il sera publié lundi. Je me demande comment je me sentirai ce jour-là.

17 commentaires:

  1. Quand j'ai fait ma dépression, j'ai aussi décidé d'en parler sur mon blog et je trouve important de pouvoir relire l'état dans lequel je me trouvais, même si j'ai effacé certains messages depuis. J'ai également vu une psychiatre et j'ai aussi pris des antidépresseurs.
    Tu as 32 ans, et tu as déjà accompli tellement de choses. En quoi te focaliser sur ce que tu n'as pas encore fait, alors que tu es encore si jeune, va-t-il t'aider ?

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    1. Déjà aujourd'hui, quand je relis ce billet, je me sens différente. Je n'imagine pas comment ce sera dans quelques années...
      Je ne sais pas si je me focalise vraiment sur ce que je n'ai pas encore fait - c'est plutôt que je doute d'arriver encore à faire quelque chose et à sortir de cet état... Et il y a plein, plein, plein d'autres difficultés dans ma vie que je n'ai pas mentionnées ici, et qui ne se résoudrons pas si facilement... Encore qu'aujourd'hui, je me sens beaucoup mieux et plus confiante que le jour où j'ai écrit cet article.

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  2. C'est tres courageux ce que tu as fait là. je pense meme que c'est le plus dur de se lancer dans la demarche.Pas apres pas, etape apres étape... ça ne pourra qu'aller mieux. Moi il y a 17 ans de ça, je me suis lancée dans une psychanalyse. Ca ne regle pas les problèmes mais ça te permet de les comprendre, les accepter, vivre avec, mieux, bien mieux. C'est le plus beau et important des voyages que chacun devrait pouvoir faire, celui qui t'apprend à te connaitre. Quel que soit l'outil, le moyen que tu choisi, beau voyage à toi...

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    1. Parfois j'ai l'impression que ma tête est un sac de fils emmêlés. J'espère que la psy pourra m'aider à les démêler un peu. Merci beaucoup pour ton témoignage et tes encouragements.

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  3. Je t'envoie un gros hug. Un pas après l'autre, tu sembles aller dans la bonne direction, ne pas te laisser sombrer, alors sois fière de toi! Si tu es trop fatiguée pour l'être, je le suis pour toi :)

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  4. J'ai un article de prêt que j'ai du mal à publier. Je le ferai probablement bientôt, quand je serai prête. Il te parlera peut-être...

    T'as le droit de ne pas aller bien, tu sais. Évidemment, tes proches (et même nous, les anonymes de passage!) préféreraient que tu ailles bien. Mais, si en plus d'aller mal, il faut que tu fasses sembler d'aller bien... ben ça va pas arranger les choses.

    J'ai franchement pas de recette miracle. La seule chose dont je suis convaincue c'est que 1) on est tous un peu névrosés ;-) 2) on PEUT aller mieux. Y'a toujours de l'espoir et il FAUT y croire.

    Un pas à la fois, un pied devant l'autre, sans trop te poser de questions... avance à l'instinct.

    ("kozé vouzot"... "causez, vous autres"? :-))

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    1. Tu m'intrigues... quand tu seras prête à publier ton article, je serai là pour te lire.

      Oui, on y va petit à petit. En ce moment, ça va, j'ai l'impression d'avoir un peu repris pied. J'espère juste que ça va durer.

      C'est ça : "kozé vouzot" = causez (ou parlez), vous autres ;) "vous" se dit généralement juste "zot" en créole mauricien.

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    2. Désolée, je ne voulais pas faire de gros mystère sur cet article! Je le publierai probablement bientôt, il est prêt. Moi pas :-D Disons que j'ai été très mal pendant quelques années, mais je me trouve tirée d'affaire, donc c'est plutôt positif en fait. C'est un peu le message. Mais, quelque part, ça me fait mal de revenir sur les années sombres.

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  5. Il n'y a aucune honte à dire sa souffrance, et la poser en mots fait toujours du bien. Et s'il faut une béquille pour ne pas s'effondrer, ne pas user ses forces pour tenir, les anti-dépresseurs sont nécessaires. J'ai fait une psychanalyse durant dix ans, cela m'a sauvée :) Je t'embrasse tendrement

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    1. C'est vrai que ça fait du bien de mettre des mots sur ce qu'on ressent. Grâce à ça et à tous vos gentils commentaires, je me sens déjà un peu soulagée. Donc, merci :)

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  6. Une première fois, j'ai lu puis je suis passée à autre chose en me disant que j'allais revenir commenter. J'ai relu, pris des notes, lu le commentaire de Valérie qui pourrait être le mien, à peu de choses près.
    Aucune honte à dire sa souffrance et la mettre en mots l'allège un peu, au moins on arrête de faire semblant (même vis-à-vis de soi) et cela peut inciter d'autres personnes à se rapprocher de leur vérité du moment, en perpétuel mouvement, évolution.
    Evitez de vous comparer, je pense qu'ainsi vous vous faites du mal, chacun de nous fait du mieux qu'il peut avec les cartes qu'il a en mains, les forces, faiblesses qui sont les siennes un jour donné. Voir la photo d'une famille souriante vous fait mal, un conseil : ne regardez pas, évitez au maximum ce qui vous fait souffrir.
    "Il ne suffit pas toujours de prendre la décision d'être heureuse" dites-vous ; cela me semble juste, il ne s'agit pas d'une décision. Bons points : vous êtes consciente de votre état de santé, vous avez cherché de l'aide, vous acceptez de prendre un traitement médicamenteux, vous voyez une psy-chologue et une psy-chiatre aussi (pourquoi le mot fait-il peur ?). Vu de loin, il me semble que vous faites beaucoup.
    Vous dites aussi qu'il serait plus simple de continuer à avoir mal, une boule dans le ventre, se cacher sous les couvertures, faire semblant. Oui, ce qu'on connaît déjà (aller mal en l'occurrence) peut sembler rassurant et l'inconnu (même s'il s'agit d'aller mieux) fait peur probablement car on ne sait pas comment peut être la vie sans tout ce qui fait tellement souffrir.
    Pour ma part, j'allais mal et ne le savais pas jusqu'au moment où je me suis plus ou moins effondrée, j'ai pris un antidépresseur et un anxiolytique ou un médicament pour dormir, je ne suis plus très sûre. Et, à la même époque poussée par ma médecin et une belle-soeur, j'ai vu une psychiatre avec qui j'ai débuté une psychothérapie, abandonnée au bout de trois ans environ, sans avoir tout réglé, loin de là. Trois quatre ans plus tard, à l'occasion d'une difficulté familiale, j'ai senti que je perdais pied et cherché de l'aide, j'ai vu un autre psychiatre avec qui j'ai repris le travail commencé lequel s'est poursuivi en analyse (2 RV par semaine pendant plusieurs années) puis, allant mieux, je suis revenue à un seul rendez-vous pour terminer en janvier dernier après plus de douze ans. Sa porte est toujours ouverte m'a-t-il dit lors du dernier rv, parfois j'y pense et peut-être que j'y retournerai à l'occasion faire le point.
    Si vous avez des questions, je suis là ;
    Je vous souhaite le meilleur et vous embrasse affectueusement.
    Chantal

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    1. Merci beaucoup pour ce long commentaire. J'essaie effectivement de ne pas (trop) me comparer aux autres, même si ce n'est pas toujours facile. Pas toujours facile non plus de ne pas voir ses "ratés" quand certaines personnes adorent nous les rappeler.

      On me dit que je fais beaucoup pour m'en sortir - ça doit être vrai. Il y d'ailleurs des moments où j'aurais aimé avoir moins de volonté, pour pouvoir juste m'effondrer et que les autres soient obligés de s'occuper de moi. Je me serais moins épuisée.

      Pour le mot "psychiatre", c'est un réflexe pas du tout réfléchi qui me fait dire que ça fait peur : l'impression qu'on doit souffrir d'une maladie très grave pour aller en consulter un. Influencée sûrement par des films, des histoires. Pas par la raison.

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  7. Tu sais ça fait du bien d’écrire son mal être ! Mon blog fut mon s »sauveur » quand j’allais très mal et les commentaires de mes amis blogueurs m’ont vraiment aidé ! Alors n’hésite pas à venir nous parler ! Douces pensées
    Manoudanslaforet

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    1. Je suis en train de m'en rendre compte, et d'ailleurs, merci beaucoup pour ton gentil commentaire :)

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  8. Je faisais partie des personnes qui pensent que le bonheur est juste une question de choix. Mais maintenant je ne suis plus très sûre.
    Une amie proche m'aura fait remarqué qu'en fait le bonheur c'est une illusion. Je n'étais pas très d'accord mais maintenant je ne sais plus trop.

    Est-ce vraiment mal d'aller mal? Je n'ai pas la réponse à cette question.
    Mes certitudes d'autrefois semblent s'écrouler comme un château de cartes. Emporter par les vagues comme un château de sable.

    J'ai commencé une thérapie avec une psychologue aussi (tiens ! un autre point commun). Est-ce nécessaire? Je ne sais plus trop.
    Tout ce que je sais c'est que j'ose exprimer ma vérité et être complètement moi. Que ça fout du bien !

    Je disais à cette amie qu'il faut commencer à faire des choses uniquement pour soi. C'est vital. Même si ces choses impliquent d'autres personnes, il faut qu'elles soient d'abord pour nous.
    Peut être que tu pourrais faire ça? Le faire que pour toi? Donner ton accord à cette idée et accepter le bien que cela te procurera si tant est qu'elle te procure un bien.

    Je te souhaite d'aller bien (même si je ne sais pas ce que cela veut dire (pour toi)) et je t'envoie des câlins télépathiques <3

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    1. Tu sembles pleine de questionnements, toi aussi... Le château de cartes des certitudes qui s'effondre, je connais ça. Je crois que j'en parlais d'ailleurs dans un billet, avec les mêmes mots.

      Nécessaire ou pas, j'espère que tu pourras prendre tout ce que la thérapie pourra t'apporter ! Oh oui, pouvoir tout raconter sans être jugée, qu'est-ce que ça fait du bien... Et parfois, être amené à se rendre compte qu'il y a une solution "simple" à quelque chose qui semblait être une tas de nœuds inextricable.

      Merci pour les câlins télépathique, je t'en envoie tout plein en retour <3 <3 <3

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N'hésitez pas à me laisser un petit mot. Même si vous venez pour la première fois, même si vous tombez par hasard sur un ancien article. Ça me fait toujours plaisir et j'essaie de répondre à tout le monde ;)