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jeudi 27 août 2020

Quand j'étais enragée

L'autre matin, le P'tit Loup me voit préparer l'antidépresseur que je continue à prendre même si évidemment, je vais beaucoup, beaucoup mieux qu'il y a quelques mois.

- Pourquoi tu dois encore le prendre ? Alors que pourtant, tu n'es plus enragée ?

J'ai été surprise et touchée par ses mots. Enragée, oui c'est probablement à ça que ça devait ressembler, du point de vue de mes enfants.

Qu'il me dise ça comme ça laisse entendre qu'il a vu un changement en moi, dans ma manière d'être avec lui. Il a vu que je souris plus, que je crie moins. Que je réagis moins violemment aux contrariétés, que je les écoute davantage, lui et son frère, que je leur parle plus calmement.

Il l'a vu. Ce n'est pas juste une impression. Il l'a vu. Alors c'est que c'est vrai.

vendredi 7 février 2020

Super-héroïne

Ça faisait longtemps que je n'avais plus pensé à cette période de ma vie. Et puis, je ne sais plus trop comment, mais je me suis mise à en parler chez la psy. Mon Grand Loup était bébé, et sur mon blog je le surnommais le Bibou. J'habitais à l'Ile Maurice, je venais de devenir Maman pour la première fois. J'avais 23 ans.

Tout était nouveau, je venais d'acquérir un nouveau statut, je commençais une nouvelle vie, une vie de maman... Je me rendais compte qu'à partir de ce moment, c'est moi qui allait devoir prendre les décisions : comment fallait-il l'habiller ? Fallait-il l'emmener chez le médecin, ou est-ce que ça allait passer ? Moi, et mon mari, bien sûr. Je découvrais que je ne pouvais plus décider de l'heure à laquelle j'allais me coucher (il fallait que mon bébé dorme pour que je puisse dormir), ni de celle à laquelle je me lèverais. Quand on sortait, il fallait penser aux couches, aux habits de rechange - heureusement, je l'allaitais, pas de biberons à emmener ni de lait à réchauffer.

Et au milieu de tout ça, 12 semaines à peine après un accouchement plus ou moins traumatisant, j'avais repris le travail. Un nouveau travail. Dans l'enseignement. J'avais été engagée pour donner des cours de journalisme - moi qui n'ai jamais été journaliste. Toute seule, j'ai dû élaborer le programme et le contenu de mes cours. Moi qui n'avais jamais encore enseigné, moi qui avais un petit nouveau-né de 12 semaines...

Petits pieds en mai 2011

Je préparais mes cours dès que le bébé s'endormait et jusqu'à onze heures, minuit, une heure du matin, souvent interrompue pour une tétée. J'allais me coucher, le petit me réveillait encore plusieurs fois pendant la nuit, affamé. Vers 10 heures du matin, j'enfourchais mon vélo pour aller donner mes cours. A midi, je rentrais en vitesse à la maison pour donner à téter à mon bébé, ou alors je retrouvais mari et bébé quelque part en ville pour l'allaiter. L'idéal aurait été que je tire mon lait, mais c'était compliqué... Je travaillais six jours par semaine, le samedi uniquement le matin.

En juillet ou août, mes parents et ma sœur étaient venus passer quelques semaines de vacances chez nous (moi, aux vacances, je n'y aurais pas droit avant d'avoir travaillé une année entière dans cette compagnie), et ils m'avaient offert pour mon anniversaire un bon pour un massage, dans un institut. C'était un massage d'une heure et demie, un massage balinais. La masseuse n'arrêtait pas de me dire que j'étais tendue, et effectivement, au bout de l'heure et demie, j'étais toujours aussi crispée, aussi fatiguée, je n'avais absolument pas réussi à me détendre.

Quand je lui ai raconté tout ça, la psy m'a dit que j'avais été une super-héroïne. Elle a sûrement raison. Quand j'y repense, je me demande comment j'ai fait pour faire tout ça, pour survivre à tout ça. Étrangement, malgré la fatigue, les incertitudes, le stress, le ras-le-bol parfois, jamais je me suis laissée aller à penser que j'étais malheureuse. Non, je n'étais pas malheureuse. C'était ma vie, et c'était comme ça. J'appréciais chaque moment passé avec mon fils, on découvrait petit à petit ses sourires, ses vocalises, on l'admirait alors qu'il apprenait à soulever la tête, à se retourner, à attraper ses pieds. C'est peut-être vrai finalement que la dépression, le burn-out et ce genre de maladies sont des maladies de pays riches. Parce que quand on n'a pas le choix, on ne peut pas se laisser aller, on ne peut pas s'effondrer, on continue et c'est tout, c'est la vie et c'est tout.

Petits pieds en juillet 2011

J'écris ça, et je sais que ce n'est pas tout à fait vrai : je pense à une personne, une Mauricienne, une proche, qui elle a bien failli s'effondrer - je ne sais pas si elle a mis le mot de dépression sur ce qui lui arrivait, mais ça y ressemblait bien. Je repense souvent à elle. Avec ses trois enfants insupportables, son mari parti loin pour gagner de l'argent - et peut-être aussi pour s'éloigner d'elle. Elle qui me racontait son désespoir à la naissance de son troisième fils : à l'hôpital avec son nouveau-né, elle savait qu'un autre bébé (de 10 ou 11 mois !) l'attendait à la maison... Et nous, on passait parfois du temps avec elle, mais souvent j'avoue qu'on avait envie de la fuir, parce qu'elle nous plombait avec ses plaintes et ses histoires déprimantes. J'ai honte, en y repensant.

Je ne sais pas trop où ça me mène de repenser à tout ça. Peut-être que c'est des choses qui devaient être dites, qui méritaient d'être mises par écrit - parce que je n'en avais pas parlé sur le moment sur mon blog. Peut-être que ça vaut la peine que je me souvienne que j'ai réussi à faire tout ça. Que j'ai été une super-héroïne. Je n'y crois qu'à moitié, je crois plutôt que j'ai été un peu folle, un peu inconsciente, que je n'aurais peut-être pas dû accepter ce nouveau travail à l'époque, même s'il était mieux payé que l'ancien. Que j'aurais dû faire d'autres choix... Mais enfin, le passé est passé. Alors, mieux vaut que je me dise, que j'essaie de croire, que j'ai bel et bien été une super-héroïne. Peut-être même que j'en suis encore une.

jeudi 5 décembre 2019

Chère Madame Touvabienjélasolutionàtout

Il y a quelques jours, je me suis retrouvée face à Madame Touvabienjélasolutionàtout.

Madame Touvabienjélasolutionàtout est le genre de personne qui pense que "dans la vie, il n'y a a pas de problèmes, juste des solutions".

C'est (sans doute, parce que je n'en sais rien, en fait) le genre de personne à qui tout sourit.

Il se trouve que cette Madame Touvabienjélasolutionàtout s'est retrouvée en face de moi il y a quelques jours.

Et qu'elle m'a dit tour à tour

"J'ai l'impression que vous voyez tout en noir."

"Je ne suis pas psy, mais..."

"Vous avez tout pour réussir."

"J'ai déjà connu des personnes qui étaient dans votre situation, mais qui n'avaient même pas de diplôme !"

et

"Dans cinq ans, quand on se verra, on en rigolera."

Chère Madame Touvabienjélasolutionàtout, sachez que ce sont à peu près les pires choses que vous pouvez dire à une personne en dépression.


Sachez aussi que voir tout en noir, c'est un peu le principe de cette maladie. C'est un peu comme si vous disiez à un cancéreux : "C'est bizarre, j'ai l'impression que votre corps fabrique des cellules anormales".

Chère Madame Touvabienjélasolutionàtout, sachez enfin qu'après avoir entendu tout ça, non seulement, on se sent toujours aussi mal, mais qu'en plus on culpabilise encore plus (si seulement c'est possible) de se sentir comme ça.

A tous les Monsieur et Madame Touvabienjélasolutionàtout qui me lisent : vous n'êtes pas psys, et on ne vous demande pas de l'être. Juste, peut-être, si c'est possible pour vous, de prendre un peu de recul et de vous rendre compte que votre vision du monde n'est pas universelle, et que certains mots peuvent blesser. Ce sera déjà ça de gagné.

mercredi 4 décembre 2019

Démêler tout ça

Ma vie, c'est un tas de pelotes de laine complètement emmêlées. Si j'arrive à défaire l'un des nœuds, un autre se forme instantanément. Si ça se trouve, il y a un chat au milieu du tas, qui prend un malin plaisir à tout mettre sens dessus dessous.

Il faudrait que j'aie au moins une petite longueur de libre pour pouvoir tricoter un petit bout de ma vie, mais j'ai beau tirer, ça ne vient pas.

Et ce qui est dur, c'est que personne ne voit mon tas de pelotes. Même ceux à qui j'en ai parlé ont du mal à concevoir à quel point la situation devient inextricable. Ils ne voient pas la laine, ils ne voient pas le chat, ils croient qu'il me suffit de tirer un peu plus fort ou d'avoir un peu plus de patience pour que tout se dénoue.

Si je me présentais devant "les gens" avec une jambe dans le plâtre, ou la tête entourée d'un foulard pour dissimuler mon absence de cheveux suite à une chimio, "les gens" seraient forcés de conclure que je me suis cassé quelque chose ou que j'ai eu un cancer, ils seraient forcés de voir qu'il y a quelque chose, que ce n'est pas moi qui joue la comédie, que ça ne va pas bientôt passer (comme si on parlait d'un mauvais rhume). Je ne dis pas que je préférerais avoir un cancer. Bien sûr que non. Je dis juste que j'aimerais bien parfois que "les gens" voient mes pelotes de laine.

Le pire, dans tout ça, c'est que parfois je me dis que peut-être, c'est "eux" qui ont raison. Que mon tas de laine n'existe pas ou qu'il n'est pas si emmêlé que ça. Qu'il me suffirait de faire quelques efforts, chasser le chat, m'y prendre méthodiquement, pour que tout rentre dans l'ordre, le rouge avec le rouge, le jaune avec le jaune, le blanc avec le blanc, chaque fil se laissant bien sagement dérouler dès qu'on en a besoin. Mais alors, pourquoi est-ce que je n'y arrive pas ?


Au fait, vous vous souvenez de la roue ? Elle a tourné à nouveau, je vous laisse deviner où je suis.

lundi 4 novembre 2019

Tempête sous un crâne

Je suis sous la douche, le jet d'eau chaude sur mon corps, puis sur mon visage. Je monte la température au fur et à mesure que je m'habitue à la chaleur, jusqu'à-ce que ça devienne presque brûlant. Je n'arrive pas à empêcher les pensées qui tournent dans ma tête. J'ai 32 ans, j'ai pas de boulot, je traine un master depuis bientôt trois ans et demie. L'impression que je ne sais rien faire, que je ne suis bonne à rien - sauf peut-être à faire des mauvais choix, ça oui, je suis championne. La douche, et après, quoi ? Il faut que je travaille. Il faut que j'avance. Il faut que je lise des articles et que je décide de la marche à suivre pour la suite de mon mémoire. Il faut que... mais je ne vais pas y arriver. Parce que... parce que c'est une montagne qui se dresse devant moi. Et que je n'aurai pas la force de la franchir. Est-ce que je sais même gravir des montagnes ? Bien sûr, que tu sais... tu as des bonnes notes, de très bonnes notes, tu vas y arriver. Oui, mais... Il y a des jours où juste poser un pied devant l'autre paraît être une entreprise trop ambitieuse.

Le spleen n'est plus à la mode
C'est pas compliqué d'être heureux
Le spleen n'est plus à la mode
C'est pas compliqué,

chante Angèle en boucle dans ma tête. Impossible que j'arrive à me concentrer aujourd'hui. Je laisse l'eau brûlante couler sur mon visage, ça fait du bien. Impossible, trop de choses passent dans ma tête. Aujourd'hui c'est le premier jour. Où j'ai commencé à prendre des médicaments. Un antidépresseur. Je me sens bizarre, j'ai l'impression d'entrer dans un club select, ou une secte. La secte des gens en dépression qui se shootent aux médicaments. Non, c'est pas comme ça, c'est pas vrai. Ça va m'aider, je vais enfin aller mieux. Je vais enfin arrêter de voir tout en noir, les choses simples, cuisiner, mettre les enfants au lit, ne me demanderont plus un effort incommensurable. Ça va aller, ça va m'aider... et si ça ne marchait pas ? Et si ça n'avait pas d'effet sur moi ? J'angoisse. Ce n'est pas une pilule miracle, m'a-t-on dit. Et si ça marche, alors... ça veut dire que je devrai affronter mes peurs, les choses que je dois faire mais que je ne fais pas. Je n'aurai plus l' « excuse » du « je ne vais pas bien ». J'angoisse aussi. C'est pas une excuse, t'es con, tu vas pas bien c'est tout. C'est pour ça que t'y arrives pas. Même si les autres ne le voient pas...



Avec tout ce que vous me racontez, et vous dites que ça fait des années, je ne sais pas comment vous avez fait pour tenir. Vous êtes quelqu'un de fort, et vous gardez beaucoup de choses pour vous... Beaucoup de personnes auraient craqué bien avant.

m'a dit la psy(chiatre) qui m'a prescrit les médocs. Psychiatre, ce mot fait un peu peur.

Le spleen n'est plus à la mode
C'est pas compliqué d'être heureux
C'est simple : sois juste heureux, si tu l'voulais, tu le s'rais

J'ai rongé tous mes ongles, je continue à les ronger, au point que c'en est devenu sensible. Il ne suffit pas toujours de prendre la décision d'être heureuse - si tu savais combien de fois j'ai pris cette décision, pour redescendre dans les abimes quelques jours, semaines, quelques mois plus tard. Combien de fois aussi j'aurais aimé pouvoir prendre cette décision, mais que je n'en ai même pas eu la force, et que c'était plus simple, finalement étrangement plus attrayant de continuer à avoir mal, une boule dans le ventre, se cacher sous les couvertures, faire semblant. Oh, il y a eu des périodes où j'arrivais à croire ces petites phrases motivationnelles : you can totally do it, calligraphié au début de chaque mois dans mon bullet journal. Et puis les jours comme aujourd'hui où le simple fait de lire une de ces « jolies » citations fait mal, voir la photo d'une famille souriante fait mal, comme un petit coup de couteau ou une main qui compresse mes tripes.



Les médicaments, je les ai refusés une première fois en juin. Alors la psy m'a dit qu'il en existait aussi à base de plantes, pour se relaxer, pour mieux dormir. J'ai accepté, mais je ne les ai pas pris très régulièrement. Je ne voyais pas de changement, je n'y croyais pas trop, et je ne pensais pas en avoir besoin. Puis le temps a passé, les rendez-vous avec la psy(chologue, ce mot fait moins peur) se sont enchainés. Le mal-être est passé, puis revenu, s'est estompé, m'est retombé dessus. Alors, quand elle m'a reparlé des médicaments, tout en me rappelant comme j'y avais été opposée, j'ai dit d'une petite voix : je crois que finalement, je ne suis plus aussi contre...

Ça n'a pas été facile de me décider à écrire tout ça, surtout parce que certaines personnes que je connais dans la vraie vie lisent mon blog - ma maman, ma sœur parfois, ma marraine, quelques fois ma cousine, ma meilleure amie, d'autres personnes peut-être encore. Ça fait des mois que j'y pense. J'ai déjà fait quelques essais, en juin je vous disais que j'avais perdu le fil puis que j'avais la boule au ventre - certains ont compris, et je vous remercie d'ailleurs de vos commentaires auxquels je n'ai jamais eu la force de répondre. D'autres sont complètement passés à côté, mais c'est normal, on ne peut sans doute pas comprendre une allusion à ce genre de détresse quand on est fondamentalement heureux - je ne l'aurais pas compris il y a quelques années.



Ça fait des mois que je retourne les possibilités dans ma tête, que je me demande comment aborder toutes ces choses ici. Que je pèse le pour et le contre. Je ne veux pas inquiéter les personnes que j'aime. Et je ne voudrais pas trop non plus que des gens d'ici, des gens qui me connaissent de loin sachent tout ça sur moi. Surtout les gens mal intentionnés. Je ne sais pas s'ils sont là, s'ils existent. Tant pis, je ne peux pas continuer à parler uniquement de la pluie, de mon bujo, de mes souvenirs d'enfance ou de voyage. J'en parlerai encore, toutes ces choses sont là et sont vraies aussi. Quand j'ai parlé à mon mari de mon envie d'en raconter plus sur mon blog, il a surtout exprimé ses soucis par rapport à la famille mauricienne : bann-la pu koz to kozé... Eh bien je vais vous dire : j'ai pris la décision d'en parler, sans tout révéler non plus. Alors, kozé vouzot, kozé si zot kontan ! Mais peut-être que vous saurez aussi comprendre, je l'espère. Je ne sais même pas si vous lisez encore mon blog.




C'était un billet très embrouillé, au moins autant que dans ma tête. Je l'écris un vendredi. En pensant à jeudi. Il sera publié lundi. Je me demande comment je me sentirai ce jour-là.