Ma vie, c'est un tas de pelotes de laine complètement emmêlées. Si j'arrive à défaire l'un des nœuds, un autre se forme instantanément. Si ça se trouve, il y a un chat au milieu du tas, qui prend un malin plaisir à tout mettre sens dessus dessous.
Il faudrait que j'aie au moins une petite longueur de libre pour pouvoir tricoter un petit bout de ma vie, mais j'ai beau tirer, ça ne vient pas.
Et ce qui est dur, c'est que personne ne voit mon tas de pelotes. Même ceux à qui j'en ai parlé ont du mal à concevoir à quel point la situation devient inextricable. Ils ne voient pas la laine, ils ne voient pas le chat, ils croient qu'il me suffit de tirer un peu plus fort ou d'avoir un peu plus de patience pour que tout se dénoue.
Si je me présentais devant "les gens" avec une jambe dans le plâtre, ou la tête entourée d'un foulard pour dissimuler mon absence de cheveux suite à une chimio, "les gens" seraient forcés de conclure que je me suis cassé quelque chose ou que j'ai eu un cancer, ils seraient forcés de voir qu'il y a quelque chose, que ce n'est pas moi qui joue la comédie, que ça ne va pas bientôt passer (comme si on parlait d'un mauvais rhume). Je ne dis pas que je préférerais avoir un cancer. Bien sûr que non. Je dis juste que j'aimerais bien parfois que "les gens" voient mes pelotes de laine.
Le pire, dans tout ça, c'est que parfois je me dis que peut-être, c'est "eux" qui ont raison. Que mon tas de laine n'existe pas ou qu'il n'est pas si emmêlé que ça. Qu'il me suffirait de faire quelques efforts, chasser le chat, m'y prendre méthodiquement, pour que tout rentre dans l'ordre, le rouge avec le rouge, le jaune avec le jaune, le blanc avec le blanc, chaque fil se laissant bien sagement dérouler dès qu'on en a besoin. Mais alors, pourquoi est-ce que je n'y arrive pas ?
Au fait, vous vous souvenez de la roue ? Elle a tourné à nouveau, je vous laisse deviner où je suis.