dimanche 18 juillet 2021

J'ai des tas de blessures

J'ai des tas de blessures, anciennes ou plus récentes, qui en ce moment semblent se raviver un peu toutes en même temps. Ça prend la forme de pensées qui tournent et retournent dans ma tête, qui font comme des boules dans mon ventre et des nœuds dans ma gorge. Ce sont de tout petits maux qui à force de revenir, à force de résonner en boucle, deviennent lourds, pénibles, angoissants. Ça pèse, ça fait mal, ça me prend mon énergie. Il y a des douleurs et il y a des colères, il y a des sentiments d'injustice, de culpabilité, des non-dits.

Parmi les plus récentes, il y a monsieur le juge qui me demande si je veux vraiment que les enfants aillent chez leur père trois week-ends sur quatre, parce que quand même, c'est sympa d'avoir aussi des week-ends avec ses enfants. Je n'ai rien su dire sur le moment, à part "oui, je suis sûre", mais cela revient encore et encore dans ma tête accompagné de tout ce que j'aurais voulu exprimer : qu'en fait j'aurais voulu une garde partagée, une semaine sur deux, si le papa n'était pas allé vivre dans une autre ville, que trois week-ends par mois c'est le minimum qu'il puisse faire, que toute la charge mentale était déjà sur moi, les courses d'école, les rendez-vous chez le médecin, les soirs de semaine où je vis l'enfer en essayant de les coucher pas trop tard, les chaussures à racheter quand les anciennes sont défoncées, les K-ways perdus à tenter de retrouver, les repas à préparer qui ne conviennent jamais, que j'aime beaucoup mes enfants mais que passer du temps avec eux est rarement une sinécure, et d'abord, monsieur le juge, pourquoi vous ne demandez pas plutôt au papa s'il n'aimerait pas les avoir un peu plus souvent ?

Ça tourne et retourne dans ma tête, ça me brûle la gorge, la poitrine, ça fait une boule de colère dans mon ventre qui pourrait me faire éclater.

Une blessure plus ancienne, oh à peine une égratignure (enfin ça devrait) : on est en 2015, ça fait un peu plus d'une année qu'on est en Suisse, on a enfin notre propre appartement, et ma belle-soeur vient passer quelques semaines chez nous avec son mari et sa fille. On leur prépare une chambre d'amis, on se procure un lit, on achète deux ou trois choses pour qu'ils soient confortables. Ma maman, voyant ça, me lance un jour que quand elle et mon père venaient nous rendre visite à l'Ile Maurice, on ne les recevait pas de cette manière, qu'on ne prenait pas tant de soin à préparer leur venue. Eh bien Maman, c'est tout simplement parce qu'à Maurice on n'avait rien, vraiment rien. Acheter un lit aurait coûté plus que mon salaire mensuel, et là-bas, on ne trouve pas ce genre de choses d'occasion, parce que les gens ne changent pas de mobilier sur un coup de tête - au contraire, quand enfin ils changent quelque chose de cassé (un canapé, un frigo), ils le paient par mensualités sur un an ou deux. C'est aussi parce que je me tuais au travail, du lundi au samedi, que je préparais mes cours jusqu'à minuit alors que mon bébé se réveillait encore trois fois par nuit, alors il ne restait pas beaucoup de temps pour le reste. Et puis quand vous veniez à Maurice, on attendait votre venue comme un enfant attend son dessert, avec l'espoir d'avoir enfin droit à quelque douceur, une sortie au restaurant que vous auriez pu nous offrir, une visite culturelle, une balade en voiture vers des coins reculés, toutes ces choses qui nous étaient interdits en temps normal parce que nous n'avions pas de voiture, pas d'argent pour nous offrir plus qu'un McDo ou des mines frire. Alors que quand ma belle-soeur est venue nous rendre visite ici, c'est nous qui avions quelque chose à prouver, nous qui nous devions de leur offrir ce qu'ils n'avaient pas l'occasion de faire chez eux, un petit séjour en camping, des sorties, une chambre d'amis un peu jolie, un peu confortable.

Cette remarque, cette toute petite remarque, prononcée il y a six ans, revient de temps en temps me blesser, elle revient souvent ces derniers temps, je ne sais pas pourquoi. Elle tourne et tourne dans ma tête et m'égratigne le cœur.

Je pourrais continuer, je devrais peut-être le faire d'ailleurs, peut-être pas ici mais dans un cahier, quelque part. Je trouverais sûrement des motifs récurrents, je crois en voir un d'ailleurs, il s'agit souvent des moments où je n'ai pas su dire ma colère, ma tristesse, ou ma déception, où je n'ai pas sur m'expliquer, trouver les mots. Je crois que je m'améliore un peu dans ce domaine, j'apprends petit à petit à savoir ce que je veux, à le réclamer, à m'exprimer quand on me blesse, quand on me fait du tort. Je m'améliore mais ça reste très, très dur, car je crois que je n'ai jamais appris à communiquer comme il fallait, et surtout que j'ai toujours appris à faire passer les autres, leurs désirs et leurs besoins avant les miens.

J'ai des tas de blessures. Invisibles mais à la douleur lancinante. Je dirais bien que je les soigne, mais la vérité c'est que je n'ai aucune idée de la marche à suivre, ni de comment faire pour éviter que les petits événements de la vie ne continuent à me cabosser...

8 commentaires:

  1. Peut-être écrire toutes ces piques, toutes ces blessures, dans un carnet et les laisser ainsi de côté? S,en débarrasser comme ça? Ou régler des comptes en personne, mais ça suppose de porter une armure pour ne pas se reblesser... :-/

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  2. Je suis désolée que tu te sentes si mal! J'ai appris un truc dans ma vie: les victimes (d'un crime, grand ou petit) se sentent souvent coupables, alors que ce sont ceux qui ont perpétué le crime qui devraient se sentir coupable! Le juge était un vrai crétin, et c'est lui qui devrait se sentir coupable de poser des questions si stupides et cruelles, pas toi! Toi, tu n'as RIEN fait de mal! ❤️

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  3. Je suis très touchée par les blessures racontées, ça résonne en moi certainement, et que certaines puissent vous faire éclater de douleur, comme celle avec le juge au sujet de la "garde" des enfants. La question posée est très injuste et, ainsi que vous le dites, il pourrait demander au père pourquoi il ne propose pas de les avoir durant la semaine. J'ai l'impression que nous (les femmes ou certaines d'entre nous) avons tendance à nous sentir coupables d'autant plus que beaucoup (coucou le juge) se permettent de nous dire ce qu'on doit faire et trouver sympa...
    Je comprends aussi l'autre blessure et pense qu'il doit encore m'arriver de dire des choses malvenues à mes filles. Vous aviez de bonnes raisons (les vôtres) de recevoir de cette manière votre belle-soeur et sa famille, la situation (financière, personnelle, du pays dans lequel vous vivez...) n'était pas du tout la même. J'ai l'impression que vous avez été tellement saisie de ce qu'a dit votre mère (dont on espère une compréhension totale) que vous n'avez pas été en mesure de lui donner vos raisons comme vous le faites aujourd'hui. Il n'est jamais trop tard pour y revenir afin que cette histoire ne soit plus une blessure.
    Moi aussi, je peux ressentir -quelques minutes, heures ou plus longtemps- de la colère suite à l'injustice qui m'est faite (ne pas être considérée, prise en compte...), la grande différence est qu'aujourd'hui je dis ce que je ressens, éprouve. Auparavant, je tentais de me convaincre en me disant "c'est pas grave" et ça ne marchait pas ; en fait, j'étais la première à ne pas me respecter, ne pas prendre soin de moi, ne pas dire ce qui parfois prenait tant de place dans ma tête.
    Je me suis sortie, en grande partie, de ce que pensent / disent les autres grâce à la psychothérapie et l'analyse. Je vous souhaite la même chose, demander de l'aide (psy et pas que) autour de vous autant que nécessaire, ne pas rester seule avec la souffrance.
    J'aurais aimé mieux dire mon soutien, mon espérance et aussi mon "savoir" que c'est possible puisque ça m'est arrivé (et j'ai commencé à me soigner tard, à 50 ans à peu près).
    Bon dimanche, je vous embrasse.

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  4. Ah, tu vis là une belle dissonance cognitive. D'un côté tu culpabilises de ne pas avoir mieux reçu tes parents ou peut-être avais-tu honte, et d'un autre côté tu sais que tu as fait ce que tu pouvais avec les moyens du bord. Avec sa "gentille" remarque, ta maman a ravivé cette dissonance. Bon, j'ai plus WhatsApp donc je ne peux pas t'aider par messages (il y a toujours les bons vieux SMS me diras-tu). Mais voilà une question pour toi ? Comment expliques-tu que tu n'acceptes toujours pas ce que tu as ressentis à l'époque lors de la visite de tes parents ?

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  5. Je comprends tout à fait le genre de boucle dans laquelle tu peux te trouver, j'ai régulièrement les mêmes !
    Comme toi, sur le moment, je ne sais jamais quoi répondre, alors je me torture à coup de "si j'avais dit ça, si j'avais réagi comme ça", parfois il y a une vague notion de justice à rétablir, de jugement de l'autre à rectifier, mais la plupart du temps je crois que c'est une question d'affirmation de soi : admettre que notre avis, notre ressenti, vaut autant que ceux des autres, admettre qu'on a le droit de les donner, et que parler c'est se respecter soi-même. Je pense que ces petites phrases font du mal parce qu'elles peuvent nous mettre en face de honte ou de culpabilité, ou alors elles nous font comprendre que les autres nous prêtent des pensées ou des comportements qui vont à l'encontre de nos valeurs, ou que leur avis à eux nous diminuent. Et on ne sait pas se défendre face à ça, parce que l'on n'a pas confiance en notre propre valeur et en notre propre droit de répondre.
    Je pense que tu apprends, vu ce que tu nous as raconté l'autre jour ! et ça, c'est bien !
    Pour les événements futurs, le secret est dans l'affirmation de soi, je pense.
    Pour les événements passés, c'est dans le pardon. Pas tant dans le fait de pardonner aux autres ce qu'ils ont pu dire, mais te pardonner à toi de ne pas avoir su réagir, te pardonner ce que ça t'as fait ressentir, et te pardonner de n'avoir rien fait. On fait comme on peut avec les armes que l'on a à un moment T.
    Si ça peut t'aider, voilà une petite phrase que j'aime bien : "le passé est dépassé".
    Et parfois pour aider à relativiser et prendre du recul je pense à la théorie des 5 secondes : imagines que tout ce que tu connais, tous tes souvenirs, le monde entier, a été créé il y a 5 secondes. Quelle importance ça aurait ? Pas grande, je pense...

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  6. Je n'ai pas la solution car je crois qu'en fait comme toi j'ai des tas de petites belssures qui restent et qui remontent par moments... ce ne sont pas les mêmes que toi mais ça reste sur le fond la même chose que toi, donc je te comprends !!
    Un truc que tu ne contrôles absolument pas, et qui te bouffes mine de rien, et plus tu le sais et plus ça a de l'emprise ...

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  7. Comme toi je me fais souvent ce genre de réflexion. Je pense que plus on vieilli, plus ça s'accumule. Pourtant je ne suis pas de nature rancunière, et je peux très bien pardonner ceux qui m'ont blessé, mais ça ne m'empêche pas de me souvenir des remarques blessantes ou de ceux qui n'ont rien fait pour aider dans les moments les plus difficiles (quand on entend toute sa vie "je serais tjs là qd tu en auras besoin" et que le jour arrive, et qu'en fait non cette personne ne veux pas aider, ça fait très très mal!). Parallèlement je m'efforce de me souvenir des bonnes choses, parce que souvent pour chaque blessure il y a aussi cette autre personne (proche, ami ou inconnu) qui était là pour m'épauler, adoucir la douleur, ou qui m'a tendu la main sans rien demander en retour. Se concentrer sur le positif est beaucoup plus agréable :) Courage, copinaute!

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  8. Je suis triste pour toi et aussi pour ta maman qui n'a probablement pas voulu te blesser...
    Une vraie aide psychologique serait peut-être utile pour vider en terrain neutre toutes ces blessures qui génèrent ta colère ?
    Tu n'es pas responsable de ce qu'on te dit mais seulement de la façon dont tu le reçois : laisse glisser pour que cela ne s'incruste pas dans ta chair...Si tu as l'impression que tu aurais pu réagir autrement, ne "rumine" pas, tu ne peux pas revenir en arrière. Je sais c'est facile à dire...
    un truc qui m'a aidée quand j'avais le même style de pensées que toi : en prenant ta douche, tu imagines que tout ce qui t'a blessée dans la journée coule et s'en va avec l'eau de la douche.Je me concentrais uniquement sur cette idée et ça m'aidait. Bon courage tu vas y arriver
    B

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